Visions de l’Inde par Jules Bois

October 21, 2019

Visions de l’Inde par Jules Bois

Titre de livre: Visions de l’Inde

Auteur: Jules Bois

Broché: 440 pages

Date de sortie: April 26, 2017

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Jules Bois avec Visions de l’Inde

Extrait :

CHAPITRE PREMIER
LA CITÉ AUX NUITS TERRIBLES


La ville des palais. — Le temple de Kali l’Égorgeuse. — Shiva-Lingham. — Le lit de souffrance et de volupté. — L’Adoration de l’épouse. — En « pancy ». — « Humtollah burning Ghât ». — L’Extase. — Au Théâtre hindou. — « L’Exil de Sita ». — Les Prostituées. — L’Ascète rédempteur.
I

La ville des palais.

« La cité aux nuits terribles. » C’est Calcutta, qui a été appelé ainsi par Rudyard Kipling, l’Anglo-Indien de génie qui a chanté avec des âpretés de barbare sa seconde patrie, l’Inde.

Oui, la ville aux nuits terribles où rôde le vice le plus monstrueux, où chantent les religions sanguinaires, où la course à la roupie tient éveillés jusqu’à l’aube les marchands, où la peste, le choléra et la fièvre emportent plus de huit cents indigènes par semaine sur une population de sept cent mille âmes.

Quand je débarque du Dupleix, je sens aussitôt que je suis dans une ville unique au monde.

J’ai pour compagnon un Français aux moustaches en croc, au visage rose, aux yeux de conquérant. Il a dans les veines du sang de soldat, presque de conquistador. Il raffermira mon inquiétude et soulèvera mon indolence. Déjà il a dompté la nuée de coolies nus et trépidants, ces portefaix aux jambes fléchissantes, aux bras grêles, qui se mettent à dix pour soulever une de nos malles. Comme ils nous persécutent après nous avoir volés, il lève sa canne. Aussitôt ils nous saluent en s’enfuyant. Mon ami connaît le chemin du cœur de cette caste dégradée, peureuse et vénale…

Dans la voiture qui nous emporte loin des quais turbulents de l’Hougli, ce bras énorme du Gange, Calcutta se révèle, levant le voile de son multiple visage, comme une prostituée. Ce sont des jardins immenses, des statues de vice-roi, des jeux de football, de tennis, de polo sur les pelouses ; puis des baraques de foire indigène, de magnifiques avenues où roulent les équipages des Anglais mornes et dédaigneux, des rajahs étincelants, l’aigrette au front. Et, dans une fumée toute londonienne, les monuments grandioses naissent du sol, çà et là, comme au coup de baguette d’un génie, des parthénons amplifiés par l’ambition britannique, des abbayes de Westminster soufflées par le lyrisme hindou, des forts tout-puissants. Et l’on s’explique qu’officiellement, Calcutta, l’orgueilleuse, s’intitule : « la Ville des Palais ».

— « Nous n’irons pas au « Great-Eastern », ni au « Grand-Hôtel », dit mon ami avec la décision des hommes qui ont coutume d’agir ; il faut fuir l’Europe que nous retrouverions là. Au débarquement le consul nous a indiqué un boarding-house dans une rue populeuse et centrale, à Durhumtollah. Veux-tu y aller ? ». — Je veux ce qu’il veut.

À Durhumtollah, le Londres transplanté cesse. L’Inde commence. J’ai parcouru tous les bazars du Levant, ceux du Caire, de Constantinople, de Damas. Des surprises m’attendent encore. D’abord une odeur spéciale à l’Inde, non pas cette épice excitante des boutiques d’Asie-Mineure ou d’Afrique, mais un obstiné, subtil, lancinant parfum qui monte des pipes en noix de coco que ce peuple simiesque et découragé fume éperdument. Près d’infectes lampes à huile, dont la mèche enflammée vacille sans éclairer, les tailleurs, les changeurs, les vendeurs de sucreries ou de légumes, les cuisiniers en plein vent, sont accroupis à peu près nus, les yeux étincelants de cette lueur sans rayon, qui séjourne dans les prunelles des serpents, la tête intelligente, les jambes grêles, le corps jaune-brun. Et ils ne cessent de sucer ces lioukas sombres où le tabac indien, imprégné de sucre fondu et d’eau de rose, répand cette inqualifiable odeur qui, au lieu d’exciter comme la senteur des bazars arabes, endort et enivre, donne le goût de dormir toujours… Des Parsis aux bonnets brillants vont à leurs affaires en costumes quasi européens, des brahmanes délicats ouvrent, au-dessus de leur tête nue, une ombrelle blanche. Les « babous », bourgeois ventrus, avec leur mousseline roulée en ...